Vivre pour le soin, et donc pour les autres

Chers frères d’armes du public,

je suis votre mouvement en réponse aux économies programmées sur le personnel soignant avec beaucoup d’attention et de solidarité.

Pour ma part, j’ai quitté l’hôpital public du fait de sa sur-administration, de l’exploitation non reconnue de l’interne que j’étais et du temps médical qui diminuait chaque année au profit de l’étude des statistiques d’activité et durée de séjour, de la mise en place de protocoles dictés par les tutelles et de l’informatisation qui, en plus d’être chronophage, virtualise la relation soignant-patient. J’espérais à ce moment-là trouver dans l’ambulatoire le moyen d’exercer honorablement.

Mais voilà, j’ai été victime, il y a quelques mois, à trente et quelques années, d’un accident vasculaire cérébral, à la suite d’une énième semaine de 80 heures de travail et 50 heures de sommeil (et un peu de tabac…).
Cela m’a permis de voir à nouveau l’hôpital public de l’intérieur et surtout de l’autre côté de la barrière du brancard… Je ne peux résister à l’énumération des dysfonctionnements criants que j’ai pu y observer dont certains seraient drôles s’ils n’étaient pas dramatiques:
– s’il a fallu à peine 5 minutes aux pompiers pour arriver chez moi, j’ai dû patienter 5 autres minutes qui m’ont paru une éternité en bas de mon immeuble sans que l’on sache où m’emmener, pour que l’on vérifie dans le camion mon identité et des symptômes que ma femme avait déjà porté à la connaissance du régulateur, elle qui avait réalisé la prouesse de me comprendre malgré ma dysarthrie, puis encore 10 minutes à faire ouvrir la porte d’entrée de la radiologie une fois arrivé à l’hôpital qui n’était qu’à 15 minutes. Dans ces conditions, toute perte de temps est une perte de chance, mais il faut souligner l’exploit dont j’ai bénéficié de me retrouver dans une IRM à peine 40 minutes après mon appel, prêt à être thrombolysé si nécessaire;

– j’ai vu 4 médecins différents en 4 jours pour un temps cumulé de 20 minutes dont 10 minutes le seul jour de ma sortie. Connaissant l’appétence des assureurs privés pour mes données médicales, j’ai quand même trouvé le moyen de passer 5 minutes à demander à « mon » médecin, devant l’interne, de mentir dans le CRH qu’il rédigerait pour ne pas m’handicaper dans le futur, notamment pour souscrire un prêt ou négocier le contrat de prévoyance que je m’apprêtais à signer. Il a refusé pour être conforme à la déontologie et je ne peux qu’être respectueux tant il a fait preuve de probité, même si cela ne joue pas en ma faveur au premier abord;

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– les seuls contacts humains que j’ai noués, les seuls soignants à avoir pris le temps de m’écouter, ou au choix, de subir mes affres, ont été les infirmiers, les aides-soignants, et les agents de service hospitalier, ces derniers trouvant toujours le mot pour rire, et je les remercie d’avoir épongé mes angoisses du moment;

– les prescriptions étaient tellement protocolisées, non modifiables informatiquement que j’ai eu droit aux HBPM, dextros/4h, TA/2h, réveil en pleine nuit pour surveillance des pupilles alors que mon état ne relevait pas d’une telle prise en charge, simplement au prétexte qu’il fallait justifier que je reste aux soins intensifs car il n’y avait plus de place en service classique, ce qui a généré un surcoût pour la société qu’un minimum de souplesse aurait suffi à solutionner;

– alors que je devais passer une Echographie Trans-Oesophagienne, et connaissant mon stress face à ce type d’examen, j’ai demandé à bénéficier d’une Anesthésie Générale, ce qui m’a été refusé au prétexte que cela rallongerait la durée de mon séjour. Ne voulant pas coûter cher à la Sécurité Sociale et ne souhaitant pas particulièrement rester plus longtemps, il m’a fallu acquiescer, mais je me souviendrais longtemps de ce viol oesophagien réalisé de force avec 5 personnes pour me tenir qui m’a occasionné 1 vomissement toutes les 5 secondes pendant les 15 minutes d’examen. Je remercie néanmoins la cadre du service qui a tout fait pour obtenir le rendez-vous le plus rapidement possible, et l’interne de cardiologie qui m’a tendu ses mains et sans qui j’aurais probablement arraché la sonde.

– je suis sorti avec un RDV d’Holter-ECG à faire 3 mois plus tard, avec l’angoisse de méconnaître un trouble du rythme pendant ce temps-là, RDV que j’ai obtenu en 48h au cabinet cardiologique voisin du mien, sans avoir utilisé aucun passe-droit.

– Enfin, n’y voyez aucune rancune envers les équipes soignantes qui sont autant victimes du système Hirsch que je le fus : j’ai ainsi vu des collègues épuisés, courir dans tous les sens, impuissants face à des protocoles auxquels ils n’adhèrent même plus, désabusés par leur façon de travailler, avec une rotation telle qu’ils leur étaient impossible de suivre un patient du début à la fin de son hospitalisation. Certains ne comprenaient peut-être même pas pourquoi je râlais, tellement conditionnés qu’ils sont, qu’ils finissent par trouver cette façon de travailler parfaitement normale.

Tout cela nuit naturellement à la qualité des soins, à une relation soignant-malade de confiance et apaisée. Mon histoire ne se serait pas bien terminée, sans séquelles, j’aurais sûrement porté plainte pour négligence et maltraitance de l’Etat envers nous, patients et soignants. Heureusement chaque soignant, des pompiers en pré-hospitaliser à l’équipe des urgences neuro-vasculaires, stressée par mon cas dès 6h du matin et qui m’a administré de quoi éviter une récidive fatale, en passant par l’équipe des soins intensifs, m’a toujours supporté malgré mon sale caractère clairement affiché contre cette bureaucratisation omniprésente. Je n’hésiterais pourtant pas si cela pouvait servir la cause et éviter que cela se reproduise pour d’autres.

Au-delà de ces observations acerbes, j’ai toujours une haute estime du service public, et malgré ce que l’Etat tente de faire penser des libéraux et nous impose comme contraintes administratives, les Français savent ce que nous leur garantissons, par la personnalisation de nos soins à chaque patient, et l’indépendance de nos prescriptions vis-à-vis des assureurs, des ARS et autres directeurs de CPAM. Ces 3 entités administrativo-financières se verront bientôt renforcées avec la Loi Santé, ce qui ne manquera pas de détruire nos dernières valeurs de soignants en appliquant au privé les recettes qui font que vous êtes dans la rue aujourd’hui.

Je suis également très atteint par la fermeture de la maternité de l’hôpital de Dourdan, même si je ne fus que standardiste l’été du baccalauréat. J’ai en outre assisté au déménagement du pavillon S de l’hôpital Edouard Herriot de Lyon dans l’hôpital Femme-Mère-Enfant de Bron lorsque j’étais interne. Et j’ai pu constater les nombreux effets délétères des fermetures-regroupements-fusions qui se font toujours à personnel soignant constant alors que l’activité augmente mécaniquement. Et c’est sans compter la perte de chance potentielle que cela occasionne pour le malade qui doit parcourir des distances toujours plus importantes pour se soigner.

En somme, les problématiques du libéral et du public sont les mêmes, nos ennemis sont les mêmes : l’austérité, la bureaucratisation, la financiarisation et la standardisation des soins via notamment l’informatisation. C’est pourquoi je souhaiterais voir converger le mouvement des soignants du public et du privé. Enfin.

Car il est temps, mes frères, nous n’avons que trop laissé l’Etat nous séparer alors que nous faisons le même métier et que nous le faisons consciencieusement, souvent au détriment de nos vies personnelles. Je ne doute pas des réticences de certains syndicats de libéraux ou du public à s’unir. Mais je crois qu’il est temps désormais de regarder l’intérêt supérieur du patient, car être soignant, c’est être plus qu’un simple professionnel de santé, plus qu’une dépense dans l’ONDAM. Nos patients ont besoin d’avoir des êtres humains qui les soignent, pas des machines chronométrées à la tâche et taylorisées faisant les mêmes gestes, énonçant les mêmes paroles quelque soit la pathologie du malade.

Je suis un des cadres de l’UFML, nous défendons la liberté de soigner pour tous, nous défendons la qualité des soins indépendamment des revenus, nous défendons l’éthique de nos pratiques. Cela a bien sûr un coût que l’Etat rogne sans cesse jusqu’au point de mettre en péril nos malades. C’est inacceptable.

Mon engagement ne date pas de cet accident, mais de la naissance de mes 2 petites filles voici 2 ans. Il est de mon devoir de père, il est de notre responsabilité à tous de laisser à nos enfants un système de santé plus humain, plus respectueux, plus empathique.

Seul un grand mouvement unitaire public-privé permettra une prise de conscience et la réforme salvatrice qui s’en suivra.

J’espère que cette lettre, lancée telle une bouteille à la mer, trouvera un certain écho dans votre âme de soignant et vous donnera la force de vous investir pour ne plus accepter de soigner avec les maigres moyens du bord alloués par l’Etat. Je vous remercie de m’avoir lu.

Charles Cousina, médecin généraliste à Lyon.

Comment redonner des couleurs à (l’)interne ?

Cher interne, cher futur confrère, je voudrais répondre à cette difficile question avec toute l’empathie dont notre profession sait faire preuve.

Tu as raison de t’indigner et de pousser ce cri d’alarme et de dépit dans lequel nous nous retrouvons tous et je vais tenter de t’expliquer les raisons de ta douleur et les solutions pour t’en sortir afin d’assurer un compagnonnage souvent oublié, et qui fait pourtant la fierté de notre corporation.

Pour tout dire et c’est avec une certaine amertume que je te le dis, mais, après diverses expériences enrichissantes sur le plan personnel ou professionnel, tu seras amené à retourner dans le ventre de la mère qui t’as vu naître et qui t’a tout appris, j’ai nommé l’hôpital public.

Car comme tout bon esclave qui se respecte, tu aimes souffrir autant que tu aimes ton bourreau, et dans un 1er temps, parce-que c’est moins dur que de s’en vouloir à soi-même, d’en vouloir à ses patients, ou à ses parents, tu t’attaqueras à tes confrères plus âgés pensant qu’ils sont tes ennemis, eux qui ne sont pourtant que tes voisins de cellule, et tu ne comprendras qu’après les avoir pris pour cible ton erreur mais qui est bien cohérente tant tu vis, tel un martyr, les souffrances de tes patients comme les contraintes de ta profession.

Une fois ce stade dépassé, tu vas te tourner vers tes syndicats, forme de matons modernes censés te défendre, mais dont les privilèges ne subsistent que grâce à leur collaboration efficace avec l’Administration. Eux ne jurent que par le respect du temps de travail, des repos de sécurité et milite pour l’accès aux formations théoriques complémentaires. Oublie vite cette porte de sortie, inutile et factice.

Car la déception sera grande et il te sera plus difficile encore de te remettre de cet échec alors même que, pour la 1ère fois, tu auras non sans mal accepter de confier tes angoisses et tes peurs à des soi-disant collègues, pensant qu’ils pourraient être tes confidents, mais qui ne roulent que pour des intérêts politiques. Et tel un patient moderne, si ton cas n’est pas intéressant pour eux, tu seras rejeté tel un malade psychiatrique.

Les études avançant, et se rapprochant toujours trop doucement de la fin, la thèse va se présenter, telle un droit de cuissage cérébral pratiqué par 4 membres de ta corporation devant ta famille et tes amis. Ta vaseline sur l’instant sera celle d’avoir fini tes études, d’avoir enfin un travail, comme les autres… Erreur, la médecine est un éternel recommencement, une remise en question ininterrompue et néanmoins nécessaire. Et libéral en clinique ou en ambulatoire, hospitalier du public ou salarié dans un centre mutualiste ou de la fonction territoriale, tu n’y échapperas pas. Et dans cette mise à jour des connaissances,  il te faudra beaucoup d’esprit critique pour juger réellement des progrès scientifiques de notre médecine.

Au milieu de tout cela, depuis 3 ans que tu trimes à l’hôpital public comme un chien, tu te dis que le libéral c’est l’oasis dans l’oued, la lumière au bout du tunnel, le pays offshore du système de soins à la française. Les médias et tes camarades de promotion ne jurent que par les maisons de santé pluridisciplinaires. Vaste supercherie destinée à transformer nos cabinets en dispensaires faciles à racheter par des assureurs santé qui n’ont prêté que le fameux serment d’Hypocrite.

Il n’y a plus aucun avantage à devenir libéral: pas de protection sociale ou à prix d’or, des contraintes administratives et des assureurs sur tes prescriptions, la limitation de tes honoraires au plus bas du Monde rapporté au PIB que tu devras compenser par un volume d’activité insupportable sous peine de travailler au SMIC horaire.

L’Etat bandit, prenant fait et cause de la misère des internes quand ça l’arrange, te proposera le Contrat Praticien Territorial, sorte de fonctionnariat libéral en désert médical, t’offrant aux quolibets et à la vindicte populaire pour 4500€ brut/mois, avec obligation de rembourser si départ avant la période de 2 ans, sans aucune aide si tu fais moins de 165 patients/mois. Enfoirés de jeunes médecins à qui le contribuable a payé 10 ans d’études et qui se gavent sur la santé de ses concitoyens et qu’il faut de surcroît payer pour obliger à aller travailler dans un no man’s land. Il y a le même contrat pour les externes, tu en as peut-être déjà été victime : le Contrat d’Engagement de Service Public, que l’Etat veut rendre obligatoire pour t’obliger à exercer de 2 à 5 ans les zones dé-médicalisées. Tu as une famille, des enfants… Dommage.

Pire, tu te disais, en libéral, j’aurais plus de temps pour moi et pour mes malades… Sûrement la plus cruelle des désillusions, ton dernier idéal de jeune médecin s’éteindra comme les autres. Croulant sous les charges, la comptabilité telle un forfait illimité soir et WE, multipliant les heures hors forfait, négligeant ta famille et tes amis, pour soigner au mieux tes patients et assouvir ta soif de connaissance et reconnaissance de tes sacrifices, tu risques d’y perdre la santé, celle-là même que tu penses garantir à tes malades. Et oublie la formation continue aussi, tout du moins indépendante…

La plupart des tes confrères libéraux installés tiennent 10 ans comme cela à multiplier les actes, puis ralentissent, prennent un remplaçant, des somnifères, de l’alcool, pour tenir et continuer à faire vivre leurs familles.

Alors il persiste bien quelques niches, mais il te faudra chercher: la médecine à exercice particulier (MEP) regroupant en gros toutes les thérapies dites alternatives que la Sécu ne veut pas rembourser (et tant mieux finalement), médecin territorial, en PMI par exemple, et le statut de médecin itinérant (mercenaire disent certains), sorte de bouche-trou de la profession. Allez, quelques courageux s’installeront bien, emportés par un vent de folie, mais la 1ère chose qu’ils feront rapidement sera de diversifier leur activité pour pouvoir vivre décemment.

Voilà la boucle est bouclée, tu es fin prêt à retourner prendre le premier poste qui passera, même inintéressant, dans notre sanctuaire d’administratifs, là-même où tu appris à subir en silence pendant 7 à 9 ans, ou plus pour les masochistes qui ont fait un clinicat ou un assistanat. Voilà d’ailleurs un dernier terme intéressant : assistanat. Contraste saisissant pour qualifier la période de sa vie où les responsabilités sont les plus importantes avec le salaire le plus misérable. Si, si, pire qu’un interne, c’est possible. Et que je fais des ronds de jambes au chef de service pour avoir le poste de PH tant convoité. De la prostitution intellectuelle pure et simple pendant 2 à 4 ans, à l’issue desquels ton proxénète te rendra peut-être tes papiers.

Avant d’avoir à porter des pantalons de bloc-jaretelles et des blouses-guêpières et s’il te reste encore un peu de respect pour toi-même, ton travail, ton investissement, tes sacrifices, voilà 3 solutions acceptables, une fois ton inscription à l’Ordre validée :

  • L’exercice en DOM-TOM
  • L’exil à l’étranger
  • Le déconventionnement

La France t’offrira bien une 4ème alternative, véritable atteinte à notre serment : les assureurs santé te proposeront probablement de changer ton éthique et ta déontologie pour gagner plus. Que le luxe est un marché très lucratif qui pourrait t’intéresser, mais que le préalable nécessaire est de généraliser au plus grand nombre une médecine low-cost.
Ainsi tu observes déjà une campagne médiatique visant à détruire notre système de santé : les dépassements d’honoraires, les déremboursements de la Sécurité Sociale en matière de médicaments, comme leurs ventes par Internet ou dans la grande distribution, les réseaux de soins pour vendre lunettes et implants de piètre qualité, les centres de soins mutualistes qui ont besoin de subventions pour fonctionner, la formation en université privée européenne sans sélection, le recrutement de médecins étrangers acceptant de travailler pour moins cher, les délégations de tâches à des professionnels non qualifiés.

La dernière option viendra peut-être de ton investissement au sein d’une association comme l’UFML qui, depuis 2 ans, commence à fédérer les soignants entre eux, qu’ils soient libéraux ou hospitaliers, arrive à faire sortir le Conseil de l’Ordre des Médecins de sa réserve, alerte les médias sur les dérives liés à la toute-puissance de l’Administration, mère de tous nos maux.
Tu comprendras donc avec tous ces paramètres en ta possession que tu n’as pas vraiment le choix si tu veux pouvoir exercer ton art en respectant ta vocation.
En espérant te voir épanoui au sortir de tes années de dur labeur.
Confraternellement.